Faire son temps

Faire son temps

L’exposition de Christian Boltanski « Faire son temps » peut se parcourir comme un instant méditatif, initiatique et onirique, un lieu de passage, un paysage de vie après une traversée de mort, un champ de morts ; à la fois lieu de mémoire et d’effacement, de présence et d’absence.

Décrire la mémoire, saisir le temps, écrire la perte: telle est la vision forcément subjective et profondément poétique de Boltanski dont les performances manient élégamment portraits argentiques noir et blanc, ampoules, douilles et fils électriques à répétition, boîtes rouillées empilées porteuses de souvenirs et de cendres, identifiées ou non, voiles transparents imprimés de portraits traversants, présents et absents, manteaux sans corps en forme de peaux vidées déposés sur trépieds ou à-même le sol, empilés ou prostrés….

Le travail de l’artiste consiste à la fois en une réflexion sur la préservation et la fragilité de l’être, et en une exploration sur la frontière (toujours mouvante) entre présence et absence.

Ainsi, n’hésite-t-il à nommer, avec ses moyens d’expression plastique, ce lieu étrange et inconnu, ce moment insaisissable, où la vie n’est que fragilité, précarité, temporalité et finitude. Comment saisir ce qui n’est plus ou n’est pas encore ? Comment figer le temps ? Comment lui donner matière et forme ?

Telles sont les questions auxquelles tente de répondre l’artiste, questions ô combien essentielles car universelles et déclinables à l’infini.

Car l’intérêt de l’oeuvre ne réside certainement pas dans la réponse mais bien dans la question, et la proposition créatrice qui en est faite.

Ainsi, l’éphémérité des vies est symbolisée par l’empilement de boîtes rouillées qui peuvent s’écrouler à tout moment ; les blessures du temps et du corps sont révélées par la présence de draps blancs translucides déchirés, lacérés, tâchés, laissant apparaître des portraits éclairés projetés sur le tissu, tissu de chair, tissu vivant, tissu imaginaire, tissu manquant; les vies amputées sont quant à elles matérialisées par des portraits dissimulés derrière des draps noirs qu’il convient de soulever pour agripper la mort et observer les corps. 

Le souvenir de ce qui n’est plus est contenu dans des boîtes de « conserve » (précisément !), boîtes fermées et démultipliées le long des murs, boîtes anonymes ou marquées de photographies et nommées, boîtes contenant objets et cendres mêlés, comme si vivant et mort étaient fusionnés, mélangés, comme si le temps entre la vie et la mort était annulé ou revisité, comme si le passage était mis en exergue et magnifié.

Le laps de temps entre vie et mort -l’écoulement entre les deux- est différemment interrogé dans la superposition d’ampoules allumées sur le sol entremêlées de fils électriques, certaines s’éteignant avant d’autres, de manière aléatoire, de manière non systématique, certaines vies plus courtes que d’autres, plus fragiles que d’autres, rappelant que le temps est vécu subjectivement par chacun, que la durée diffère selon les individus, que les âmes sont inégalement lumineuses, que les vies s’éteignent et qu’à la fin, la pièce est noire.

Le travail de la mémoire s’opère aussi à travers la présence de draps blancs présentés debout tels des écrans sur lesquels sont projetés en noir et blanc des portraits de femmes ou d’enfants défunts ; ces visages réfléchis sur les draps éclairés sont autant de linceuls de peaux aux plis déformés, aux plis fatigués, qui finissent par disparaître et tomber en lambeaux. En effet, ces portraits sont figés sur le drap, sous le drap, dans le drap, et n’ont plus d’existence propre ; ils deviennent l’image d’eux-mêmes, de qui ils ont été. Etrange contradiction que cette immobilité et cette fixité dans le tissu (cette permanence) et cet effacement progressif avec le temps, le passage du temps (cette impermanence). L’image est stable, stabilisée, mais la disparition s’opère par la possible extinction des lampes, seuls marqueurs de visibilité des portraits fantomatiques.

La possibilité d’effacement et de disparition est sans cesse réinventée, retravaillée, re-visitée par Boltanski qui multiplie les expériences visant à illuminer les âmes errantes entre les pièces, d’une boîte métallique à l’autre, d’un linceul à l’autre, d’une tombe ou d’une urne à l’autre; que ce soit en les sortant de l’ombre par un rideau à soulever au gré de notre passage, que ce soit en plaquant un projecteur policier sur le portrait de l’une d’elles, ou encore en imprimant des traits de visage sur les plis irréguliers d’un tissu plastifié.

L’effacement individuel et la mémoire collective sont également imaginés par l’amoncellement de vêtements noirs, pantalons et chemises, amalgamés et indifférenciés, tous assemblés et superposés au sein d’une seule sculpture métaphorique d’êtres humains – disparus ou inexistants -.

A la fois présentes (par la multitude et la trace laissée par les tissus) et absentes (les vêtements sont vides, les peaux mortes), les chimères ou autres âmes errantes formant un magma noir monumental envahissent la pièce en y créant une atmosphère singulière, une zone qui pourrait se comparer à une morgue, un passage, un purgatoire ou un musée, lieu de mémoire et de souvenirs. Assiste-t-on aux traces vivantes d’un holocauste ou à un travail de mémoire d’une humanité oubliée ? Comment survit-on à la perte collective, aux déportations, que reste-t-il de l’individu disparu ?

Enfin, la perte (et la mémoire comme pendant) est magnifiée par une dernière performance éblouissante de simplicité et d’esthétisme : sur un écran sombre, un film blanc quasi statique imagine des petites clochettes suspendues à de longues tiges qui tintent et se meuvent au gré du vent ; ces lignes noires mobiles sur fond blanc immaculé symbolisent le seul signe et le seul son dans ce paysage austère et désertique d’Atacama, les seules traces laissées par les corps privés de vie dans cet univers accidenté : le son, comme souvenir d’une vie amputée, sa musicalité comme accompagnement à l’absence et au silence.

« Faire son temps », prendre son temps, laisser passer le temps, gagner du temps, tuer le temps, vivre son temps, saisir le temps : tout homme, artiste ou non, travaille plus ou moins consciemment son rapport au temps, et ce rapport le définit car l’inscrit dans une réalité, sa réalité.

Mettre en image, en son, en lumière son rapport au temps, capter par la photographie l’instant aussitôt disparu, peindre ce qui n’est plus ou n’a jamais existé, figer la durée et la précarité de l’instantané, sont d’un esthétisme et d’une poésie infinis et illimités.

Parvenir à exprimer artistiquement ce rapport au temps spécifie son rapport à la vie, aux autres, sa sensibilité à la beauté du monde, et à sa finitude.

Partant des fils invisibles qui nous relient les uns aux autres, Boltanski nous questionne sur nos liens en répétant de manière systématique et ininterrompue ses fils électriques entremêlés remplis d’énergie qui assemblent et connectent tous ses portraits instantanés et toutes les vies de ses lampes fragiles.

« Faire son temps » nous parle de notre humanité, celle dans laquelle nous nous inscrivons, de la mémoire collective et universelle que nous constituons tous, que nous le voulions ou non, les uns avec les autres, parfois anonymes, oubliés, parfois inconnus, et qui nous rend si humain.

Performance: Christian Boltanski, peinture: Pierre Soulages

© Textes et photographies: Lorraine Thiria/All rights reserved

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